{"id":7716,"date":"2019-04-28T16:38:54","date_gmt":"2019-04-28T15:38:54","guid":{"rendered":"http:\/\/lesmarret.marret.co\/?page_id=7716"},"modified":"2019-04-28T16:38:54","modified_gmt":"2019-04-28T15:38:54","slug":"rencontre-tumultueuse-avec-le-spectre-vert","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/lesmarret.marret.co\/index.php\/frederic-marret\/rencontre-tumultueuse-avec-le-spectre-vert\/","title":{"rendered":"Rencontre tumultueuse avec le Spectre vert"},"content":{"rendered":"<p><em><a href=\"https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1a_wp.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7718 alignleft\" src=\"https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1a_wp-401x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"250\" height=\"638\" data-wp-pid=\"7718\" srcset=\"https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1a_wp-401x1024.jpg 401w, https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1a_wp-117x300.jpg 117w, https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1a_wp.jpg 462w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><\/a>Excellent pilote de la ligne France-Am\u00e9rique, de la Cie Air-France, Pierre Vir\u00e9, comme de Saint-Exup\u00e9ry, occupe les loisirs de ses s\u00e9jours \u00e0 terre, \u00e0 \u00e9crire en larges envol\u00e9es, la gloire de notre aviation. <\/em><\/p>\n<p><em>La v\u00e9ridique anecdote qu&rsquo;on va lire ci-dessous montrera mieux que de longs dithyrambes, la vie audacieuse et remplie de risques quotidiens qu&rsquo;ont choisi les h\u00e9ros obscurs&nbsp;: les pilotes de ligne.<\/em><\/p>\n<p>Dans la nuit de No\u00ebl, le 52<sup>e<\/sup>&nbsp;Frame<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> a fait une \u00e9trange rencontre. \u00c0 travers le ciel sans lune qui rec\u00e8le tout un assortiment de ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9orologiques, le 52<sup>e<\/sup>&nbsp;Frame vole vers Agadir o\u00f9, \u00e0 en croire la radio, il doit rencontrer le, beau temps. En attendant, il est en guerre ouverte avec les nu\u00e9es. Un vrai guet-apens; lorsqu&rsquo;\u00e0 18&nbsp;heures le courrier avait d\u00e9coll\u00e9 de Casablanca, l&rsquo;\u00e9quipage en possession des renseignements m\u00e9t\u00e9orologiques de la c\u00f4te marocaine croyait savoir exactement \u00e0 quoi il aurait \u00e0 faire, mais d\u00e9j\u00e0 par le travers de Mazagran une aggravation s&rsquo;\u00e9tait manifest\u00e9e; le vent qui avait jou\u00e9, incertain, toute .la journ\u00e9e, s&rsquo;\u00e9tait mis \u00e0 souffler d&rsquo;Ouest, fort, amenant de l\u2019Atlantique, toutes les r\u00e9serves de nuages qui y stagnaient dans l&rsquo;attente de quelque mauvais coup \u00e0 faire.<\/p>\n<p>\u00c0 19&nbsp;heures, la radio d&rsquo;Agadir signalait \u00e0 l&rsquo;avion en vol des mouvements mena\u00e7ants des hordes c\u00e9lestes. Tout au long de la c\u00f4te r\u00e9gnait le cort\u00e8ge habituel du mauvais temps d&rsquo;hiver&nbsp;: nuages tra\u00eenant jusqu&rsquo;au sol, horizon bouch\u00e9, grains violents de pluie et de neige, rafales d&rsquo;Ouest, nuit noire. Temps \u00e9minemment propice \u00e0 la veill\u00e9e de No\u00ebl au coin du feu.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9quipage s&rsquo;\u00e9tait mis sur la d\u00e9fensive. \u00c7a consista \u00e0 essayer, par tous les moyens, d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la vaporeuse \u00e9treinte du nuage qui fait de l&rsquo;avion un aveugle, mais un aveugle qui foncerait droit devant \u00e0 300 \u00e0 l&rsquo;heure&#8230; Y \u00e9chapper en volant rase-mottes en vue du sol, sous le plafond; ou bien monter par dessus la couche nuageuse, en vue du ciel, des \u00e9toiles. Or, quand le nimbus sombre et d\u00e9chiquet\u00e9 prend possession du sol, c&rsquo;est toujours pour masquer les man\u0153uvres des acolytes qu&rsquo;il tra\u00eene au-dessus de lui. Chaque \u00e9tage de l&rsquo;atmosph\u00e8re peut \u00eatre occup\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;altitude 8.000 par des familles diff\u00e9rentes, on n&rsquo;en saura rien si la tribu n\u00e9buleuse a jet\u00e9 sur le sol le sombre manteau de nimbus. Il faut y aller voir&#8230; Alors, prisonnier des nu\u00e9es, volant en aveugle<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> dans une atmosph\u00e8re de cave, l&rsquo;avion escaladera le ciel \u00e0 la poursuite de la libert\u00e9, \u00e0 la recherche de l&rsquo;espace. C&rsquo;est ce qu&rsquo;avait fait le 52<sup>e<\/sup> Frame. \u00c7a ne lui avait pas r\u00e9ussi&#8230;<\/p>\n<p>19&nbsp;h.&nbsp;30, l&rsquo;\u00e9quipage a constat\u00e9 l&rsquo;\u00e9chec total de la man\u0153uvre. Le plafond pratique de l&rsquo;appareil est atteint. Pendant une demi-heure il s&rsquo;est enfonc\u00e9 au c\u0153ur du mauvais temps, en direction et en altitude. Il a mis entre lui et le terrain de Casa, ce mur qu&rsquo;il a travers\u00e9 en pourchassant devant lui une \u00e9claircie qui n&rsquo;appara\u00eet pas. Les derni\u00e8res \u00e9toiles ont disparu depuis longtemps, mang\u00e9es par le noir, un noir opaque, une p\u00e2te coll\u00e9e aux vitres du poste de pilotage. C&rsquo;est \u00e0 peine si, au bout des plans, paraissent maintenant les halos des feux de route noy\u00e9s dans les rafales d&rsquo;eau. Au poste de pilotage, \u00e9troite cellule vitr\u00e9e \u00e0 peine moins obscure que la nuit, il y a deux hommes harnach\u00e9s de cuirs, cal\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Fernand Reig le m\u00e9cano et Laurent Guerrero, le pilote. Dans la cabine, derri\u00e8re, le radio Fr\u00e9d\u00e9ric Marret, par qui sont encore reli\u00e9s au domaine humain ces trois hommes assi\u00e9g\u00e9s par la nuit&#8230; La Nuit, complice de toutes sortes de ph\u00e9nom\u00e8nes, connus ou inconnus, redoutables, invisibles, mais qu&rsquo;on sent pr\u00e9sents. Nuit noire, nuit de No\u00ebl\u2026<\/p>\n<p>\u2014 On va peut-\u00eatre rencontrer le petit J\u00e9sus&#8230; \u2014 avait dit Reig en fumant, avant le d\u00e9part, la derni\u00e8re cigarette<\/p>\n<p>\u00c7a a commenc\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9lice. Il a bien fallu \u00e0 Reig cinq minutes pour se persuader qu&rsquo;il se passait par l\u00e0 quelque chose d&rsquo;anormal. Il lui a sembl\u00e9, il lui semble discerner une surface moins noire que l&rsquo;espace. \u00c9claircie \u00e0 l&rsquo;horizon ? Non, certainement pas. Alors, quoi ?&#8230; Un reflet&#8230;? Mais un reflet de quoi sur quoi&nbsp;? Ii y a bien pourtant, l\u00e0 devant, une esp\u00e8ce de p\u00e2leur, une \u00e9trange opalescence. S\u00fbr, Reig l&rsquo;est maintenant. Il voit. C&rsquo;est un cercle&nbsp;: \u00e7a ressemble \u00e0 une vague silhouette de l&rsquo;h\u00e9lice tourbillonnante inscrite en grisaille dans le cirage de la nuit. Grisaille ? Non. Plut\u00f4t verd\u00e2tre&#8230; un cercle verd\u00e2tre.<\/p>\n<p>Et coup sur coup, trois \u00e9clats \u00e9blouissent les yeux du m\u00e9cano dilat\u00e9s sur la nuit\u2026<\/p>\n<p>Un haut-le-corps. Reig, buste dress\u00e9, mart\u00e8le du coude les c\u00f4tes de Guerrero, et bras tendu, montre l&rsquo;avant. Il faut vraiment un \u00e9v\u00e8nement exceptionnel pour que Reig juge utile de distraire le pilote, ne f\u00fbt-ce que trente secondes, de l&rsquo;observation des cadrans teint\u00e9s de lumi\u00e8re rouge sur lesquels des aiguilles phosphorescentes marquent l&rsquo;approche du danger, en nature et en grandeur. Mais amor\u00e7ant un mouvement de contrari\u00e9t\u00e9, la t\u00eate du pilote s&rsquo;immobilise dans une attitude d&rsquo;attention inqui\u00e8te quand il a discern\u00e9, devant, le grand cercle vert qui mat\u00e9rialise sur fond de nuit, la foudroyante rotation de l&rsquo;h\u00e9lice. Il interroge Reig du regard.<\/p>\n<p>\u2014 Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est ?<\/p>\n<p>\u00c9paules et sourcils lev\u00e9s d&rsquo;un mouvement simultan\u00e9, Reig proclame son ignorance.<\/p>\n<p>\u2014 Sais pas\u2026<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1b_wp.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7704 aligncenter\" src=\"https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1b_wp-1024x942.jpg\" alt=\"\" width=\"399\" height=\"367\" data-wp-pid=\"7704\" srcset=\"https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1b_wp-1024x942.jpg 1024w, https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1b_wp-300x276.jpg 300w, https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1b_wp-768x707.jpg 768w, https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1b_wp-800x736.jpg 800w, https:\/\/lesmarret.marret.co\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/1935-01-27-Le-Petit-Dauphinois-p1b_wp.jpg 1181w\" sizes=\"auto, (max-width: 399px) 100vw, 399px\" \/><\/a><\/p>\n<p>De derri\u00e8re, Fr\u00e9d\u00e9ric Marret envoie un bout de papier que Reig d\u00e9chiffre \u00e0 la lueur de sa lampe rouge et hurle dans l&rsquo;oreille de Guerrero.<\/p>\n<p>&#8211; 19&nbsp;h.&nbsp;40. \u2014 Casa 215 \u2014 Agadir 345.10 gauche. &#8212; Travers Mogador<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Ces chiffres m\u00e8nent le Frame, prisonnier des t\u00e9n\u00e8bres, vers Agadir, le but \u00e0 atteindre malgr\u00e9 la nuit, la temp\u00eate, les ennemis connus et inconnus, malgr\u00e9 le Spectre Vert.<\/p>\n<p>Le spectre vert, un quart d&rsquo;heure apr\u00e8s son apparition, a pris d\u00e9finitivement possession de l&rsquo;avion. La furtive opalescence du d\u00e9but s&rsquo;est affirm\u00e9e, pr\u00e9cis\u00e9e. La p\u00e9riph\u00e9rie de l&rsquo;h\u00e9lice se d\u00e9tache lumineuse, d&rsquo;un vert chatoyant sur fond noir profond. Manifestement, Guerrero n&rsquo;est pas tranquille. Sa physionomie est sillonn\u00e9e de rictus. Son regard -oscille entre les instruments aux indications vitales et la sale \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb verte qui s&rsquo;est install\u00e9e dans l&rsquo;h\u00e9lice. Reig est fascin\u00e9. Mal \u00e0 l&rsquo;aise, il modifie constamment son calage sur son si\u00e8ge. Une pens\u00e9e tenace s&rsquo;est empar\u00e9e de son cerveau&nbsp;: Avant le d\u00e9part, il a allum\u00e9 sa derni\u00e8re cigarette avec l&rsquo;allumette qui avait d\u00e9j\u00e0 servi \u00e0 Guerrero et Marret, or chacun sait ce que \u00e7a veut dire. Il est le plus jeune, et on est en pleine nuit de No\u00ebl, cinq jours avant la fin de l&rsquo;ann\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a pas un geste de d\u00e9fense \u00e0 faire. Rien \u00e0 faire, qu&rsquo;\u00e0 regarder fixement le d\u00e9veloppement du ph\u00e9nom\u00e8ne vert&nbsp;: une aur\u00e9ole vivante, maintenant. \u00c7a \u00e9claire&#8230; \u00c7a cis\u00e8le, dans le noir des t\u00e9n\u00e8bres, les formes plongeantes du capot. Les trombes d&rsquo;eau viennent de cesser, mais \u00e0 la fa\u00e7on incoh\u00e9rente et brutale dont ils sont \u00ab&nbsp;pomp\u00e9s&nbsp;\u00bb, les trois hommes pr\u00e9sument qu&rsquo;ils sont dans des nuages \u00e0 neige. Guerrero a d\u00fb se faire attacher sur son si\u00e8ge. Il n&rsquo;a pas une seconde de r\u00e9pit. Il n&rsquo;ose quitter des yeux ses indicateurs de pente, car l&rsquo;avion semble devenir furieux comme un taureau qui cherche \u00e0 se d\u00e9barrasser des banderilles. Maintenant des flammes sautent, se d\u00e9tachent de l&rsquo;h\u00e9lice, elles l\u00e8chent le capotage du moteur, \u00e9clairent le poste de pilotage. La faible clart\u00e9 rouge des lampes de bord et la lueur verte venue de la nuit se composent en un \u00e9clairage fantastique, burinent des faces qui n&rsquo;ont plus rien d&rsquo;humain avec de grands trous d&rsquo;ombre aux yeux. Dans quelle officine de cauchemar peut s&rsquo;\u00e9laborer pareille vision&nbsp;?&#8230;<\/p>\n<p>19&nbsp;h.&nbsp;50, Marret passe un message : Casa 210 \u2014 Agadir 340, 10 gauche. \u2014 Ciel clair, visibilit\u00e9 30\/50 km. \u2014 Vent au sol ouest 40 km \u2014 Beau temps, nuit sombre. \u2014 Des mots que des hommes ont pens\u00e9s, que l&rsquo;onde \u00e9lectrique a port\u00e9s \u00e0 travers ce chaos d\u00e9cha\u00een\u00e9; une langue de feu vient s&rsquo;\u00e9craser contre les vitres.<\/p>\n<p>\u2014 Du feu&#8230;.? pense Reig \u00e0 force de perplexit\u00e9. Et il a sorti par une fen\u00eatre lat\u00e9rale sa main d\u00e9gant\u00e9e.<\/p>\n<p>Vivement il a rentr\u00e9 son bras, avec une grimace de d\u00e9go\u00fbt&nbsp;: les flammes lui ont laiss\u00e9 sur la peau une horrible sensation de glace. Dans ce mouvement il a eu un celle d&rsquo;\u0153il machinal vers l&rsquo;arri\u00e8re, et maintenant il reste \u00e0 demi-retourn\u00e9, p\u00e9trifi\u00e9, consid\u00e9rant bouche b\u00e9ante l&rsquo;inoubliable vision, plans, m\u00e2ts, empennage embras\u00e9, avion cabr\u00e9, animal d&rsquo;apocalypse, &lsquo;brabant derri\u00e8re une chevelure de flammes vertes sur fond de nuit&#8230;<\/p>\n<p>Et brusquement, d&rsquo;un seul coup s&rsquo;est \u00e9teint le Spectre Vert.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, il semble que le noir se fait moins opaque, on sent des transparences pr\u00eates \u00e0 s&rsquo;affirmer. Un \u00e9v\u00e9nement consid\u00e9rable se produit&nbsp;: Guerrero, en levant les yeux, reconna\u00eet le rectangle d&rsquo;Orion, avec son baudrier en diagonale, encadr\u00e9 dans un lambeau de ciel&#8230; Dans la d\u00e9chirure qui s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 vue d&rsquo;\u0153il les points; lumineux naissent rapidement, peuplent le d\u00e9sert c\u00e9leste de leur scintillement. Le pilote l\u00e8ve le bras pour les montrer \u00e0 Reig qui pointe son index vers le bas o\u00f9 des nuances timides marbrent la nuit, ton sur ton&nbsp;: des vall\u00e9es, des cr\u00eates, tout un relief qu&rsquo;on devine&#8230; quelques lumi\u00e8res : des fermes o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 r\u00e9veillonner, dans des chambres bien closes, toutes chaudes du feu de l&rsquo;\u00e2tre et de l&rsquo;atmosph\u00e8re familiale. \u2014 Loin sur tribord avant, un \u00e9clat lumineux, un deuxi\u00e8me, un troisi\u00e8me&#8230; Un rythme r\u00e9gulier s&rsquo;instaure. Trois \u00e9clats de une seconde : le phare du Cap Ghir&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab&nbsp;Phare de Ghir en vue. \u2014 Tout va bien&nbsp;\u00bb \u2014 susurre la radio du Frame. R\u00e9p\u00e9t\u00e9e par la voix puissante de la station d&rsquo;Agadir, la phrase br\u00e8ve, souhait\u00e9e, sonne dans les \u00e9couteurs des stations attentives comme le chant d&rsquo;un clairon \u00ab&nbsp;Cessez le feu&nbsp;\u00bb, le soir de la bataille gagn\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p>Tandis que le feu de Ghir grandit et gagne sur l&rsquo;arri\u00e8re, le Frame, stable, poursuit sa route au ronronnement puissant de son moteur. Une grande s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 envahit les trois hommes. Ils \u00e9changent des sourires. Devant, le ciel est clair. La route est libre jusqu&rsquo;\u00e0 Agadir. Derri\u00e8re, un monstrueux amoncellement noir barre le ciel, recelant son Spectre Vert, qui doit ricaner de d\u00e9pit. Eux y pensent \u00e0 peine. Sorti de leur champ visuel, il est d\u00e9j\u00e0 presque sorti de leur souvenir&#8230; Ainsi s&rsquo;\u00e9vanouit aux premi\u00e8res lueurs du jour le cauchemar de la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Lorsque, immobilis\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9blouissement des projecteurs, le puissant monoplan bleu et argent sorti de la nuit eut \u00e9t\u00e9, encore tout bouillant de vie, livr\u00e9 aux mains des m\u00e9canos, les trois hommes saut\u00e8rent lourdement \u00e0 terre. D\u00e9j\u00e0 le chef d&rsquo;escale, M F\u00e9lix, \u00e9tait avec eux, s&rsquo;enqu\u00e9rant avidement des d\u00e9tails de la randonn\u00e9e. Guerrero, tout en \u00e9pongeant la transpiration qui le trempait, par cette froide nuit de No\u00ebl, fit le r\u00e9cit de la bataille nocturne. Il n&rsquo;eut pas un mot d&rsquo;allusion au Spectre Vert. Et quand F\u00e9lix appel\u00e9 par ses devoirs eut laiss\u00e9 entre eux les trois hommes bard\u00e9s de cuir, le pilote dit \u00e0 voix basse \u00e0 ses deux compagnons&nbsp;:<\/p>\n<p>\u2014 Il vaut mieux ne pas parler de \u00e7a<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, on dirait encore que nous avons eu des visions.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Pierre Vir\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><em>Source&nbsp;: <\/em>VIR\u00c9, Pierre. Sous le casque de cuir. Rencontre tumultueuse avec le Spectre Vert.<br \/>\n<em>&nbsp;Le Petit Dauphinois. <\/em>27&nbsp;janvier 1935.<\/p>\n<hr>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> 52<sup>e<\/sup> Frame : 52<sup>e<\/sup> courrier a\u00e9rien hebdomadaire France-Am\u00e9rique assur\u00e9 dans l&rsquo;ann\u00e9e en cours.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Cette m\u00e9thode de vol aveugle dite P. S. V. (pilotage sans visibilit\u00e9) se pratique couramment sur les lignes commerciales. Elle est bas\u00e9e sur l&#8217;emploi d&rsquo;appareils dont les indications rem\u00e9dient \u00e0 l&rsquo;absence de rep\u00e8res naturels rendus invisibles par les circonstances m\u00e9t\u00e9orologiques. Elle exige un fonctionnement parfait des appareils et un grand entra\u00eenement des pilotes. Tous les avions des lignes commerciales sont \u00e9quip\u00e9s d&rsquo;appareils d&rsquo;une grande robustesse, et les pilotes sont tous habitu\u00e9s \u00e0 s&rsquo;en servir, certains \u00e9tant m\u00eame de v\u00e9ritables virtuoses. Le vol dans la brume et les nuages sans visibilit\u00e9 peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une question r\u00e9solue. Toutefois il demande au pilote une tension nerveuse consid\u00e9rable et un effort musculaire fatiguant qui en font un moyen pr\u00e9cieux pour \u00e9viter les surprises en cours de voyage, mais peut-\u00eatre pas encore tout \u00e0 fait un syst\u00e8me de vol utilisable en toutes circonstances, par tous les temps.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Casa 215, Agadir 345 ; l&rsquo;avion se trouve \u00e0 19&nbsp;h.&nbsp;40 dans l&rsquo;azimut 215 de Casa, 345 d&rsquo;Agadir, \u00e0 partir du Nord vrai. Le recoupement de ces deux azimuts donne la position : travers Mogador. Ces azimuts sont obtenus par les radiogoniom\u00e8tres de Casablanca, et d&rsquo;Agadir. 10<sup>o<\/sup> gauche : la station d&rsquo;Agadir se trouve \u00e0 10<sup>o<\/sup> \u00e0 gauche et sur l&rsquo;avant de l&rsquo;axe de l&rsquo;avion, d\u00e9termin\u00e9 par le radiogoniom\u00e8tre de bord de l&rsquo;avion.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Ce ph\u00e9nom\u00e8ne extr\u00eamement rare que les trois hommes baptis\u00e8rent ironiquement \u00ab&nbsp;Spectre Vert&nbsp;\u00bb, fut observ\u00e9 par la suite par d&rsquo;autres aviateurs nocturnes. On l&rsquo;explique par la pr\u00e9sence dans l&rsquo;air de gouttelettes d&rsquo;eau tr\u00e8s t\u00e9nues, charg\u00e9es d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. Le passage d&rsquo;un solide provoque la d\u00e9charge de chaque gouttelette sous forme d&rsquo;une \u00e9tincelle imperceptible, mais qui, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des milliards d&rsquo;exemplaires produit une lueur plus ou moine forte ou m\u00eame des flammes suivant le degr\u00e9 de saturation de l&rsquo;air.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Excellent pilote de la ligne France-Am\u00e9rique, de la Cie Air-France, Pierre Vir\u00e9, comme de Saint-Exup\u00e9ry, occupe les loisirs de ses s\u00e9jours \u00e0 terre, \u00e0 \u00e9crire en larges envol\u00e9es, la gloire de notre aviation. 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